Quand un rêve fait un bisou

Nous sommes en guerre depuis plus d’un an (ou depuis une éternité qui n’en finit plus) contre un ennemi pervers et sans scrupules qui s’est agrippé à notre désir de vivre (ou de vivoter) avec les crocs d’une fée-sorcière moche et méchante envoyée aux oubliettes trop tôt et jamais invitée aux moments de fête. Et sa soif de vengeance est d’autant plus forte et à la mesure de sa rancune. Ses attaques sont d’une violence inouïe et sans merci, en se prenant au principe même de l’humanité civilisée, de toujours prendre soin de nos aïeuls ou de ceux plus faibles (bien souvent envoyés eux aussi aux Ephémères quand le temps nous manque pour nous en occuper).

Pire que ça, il nous fait oublier notre besoin d’aimer et la conscience bienpensante s’installe durablement sur nos âmes bienveillantes. La contagion se propage tellement vite, plus vite que le vol d’un bisou clandestin. On est allés jusqu’à emprisonner les bisous ou carrément masquer leurs porteurs. Toute une armée pédagogique s’est mise en ordre de marche de manière vertigineuse dans les arènes médiatiques ou celles virtuelles-esseulées communes afin de faire preuve de solidarité et de montrer notre pensée forte pour le prochain…sur la liste (tant que l’écran nous sépare), tout en essayant de dissimuler notre propre crainte de l’inconnu (avec le pressenti de la douleur), tout en oubliant (ou s’interdisant de le sentir) les simples plaisirs de la vie et de plus tendre la main à quelqu’un qui tombe dans la rue.

D’autres vont même au-delà de leur compréhension et s’imaginent un complot universel mis en scène par les Tout-puissants de ce monde et se mettent en ordre de bataille contre le Système qui a engendré un tel monstre. Epuisés, ils se résignent à bivouaquer sur leurs sofas coûte que coûte…   

A la fin, nous sommes tous impuissants et en attente d’un remède miracle afin de venir au bout de notre souffrance. Toutes les forces du Bien se sont mis en action et ils ont concocté en un rien de temps la potion magique tant espérée pour notre délivrance. L’espoir évadé de la boite il y a longtemps s’est répandu en son de fanfare annonçant enfin la victoire. Tous attendent la piqure immortelle avec les larmes aux yeux et l’esprit déjà ailleurs, probablement aux prochaines aventures Club Med, une fois échappés de l’emprise de cette créature (heureux possesseurs du passepartout universel).   

Mais l’ennemi a plus d’un tour en dessous de sa carapace ; dès qu’on a cru le tenir, il commence à se transmuter en d’autres confrères encore plus féroces et bien plus insidieux, immunisés contre l’antidote ultime et cela tourne en boucle.  

Que faire alors ? On s’enterre dans la routine et on continue la guerre dans nos tranchés sans même réaliser notre mue naissante…, les nouveaux éphémères virevoltant autour de la lumière ?

Et si un rêve se met à nous faire un bisou pour nous libérer de nos angoisses (soit à la recherche du paradis perdu, soit en proie au bonheur instantané) et enfin revivre tout en acceptant qu’un jour nos proches vont s’en aller et qu’ensuite ce sera notre tour. Qui sait si nos petits moments de bonheur partagés ici (et peut-être dans l’au-delà) n’aient pas l’effet balsamique tant désiré.

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